Livre de bord

Ceci n’est pas un poisson de 1er avril. Je répète, ceci n’est pas un poisson de 1er avril mais un exercice tout ce qu’il y a de plus sérieux, précisons-le tout de suite.

En ce dimanche matin 1er avril dans les îles Seribu, Fleur de Passion navigue grand-largue tribord amure quasi toutes voiles dehors - grand-voile, artimon, clin-foc, yankee et trinquette - quand un cri retentit sur le pont: « Un homme à la mer! Un homme à la mer! » Immédiatement, c’est le branle-bas de combat et chacun fait irruption qui du carré, qui de sa cabine pour participer à la récupération d’une « défense » (une bouée servant à protéger la coque lorsque le bateau est à quai) que le skipper a jetée par-dessus bord en guise de simulation. Le temps est clément, très lumineux, et la mer très peu formée. Mais il y a de la toile et il ne faut pas traîner, en quelques dizaines de secondes, la bouée est déjà à plusieurs centaines de mètres dans le sillage du bateau.

L’un des équipiers du bord se poste à la poupe et ne quitte plus la bouée des yeux tandis que le skipper informe de la manoeuvre et que sous la conduite du bosco Yffick, le reste de l’équipage se met en position pour border grande voile et artimon. Moteur allumé mais voiles toujours en place, le bateau remonte au vent tandis qu’à la barre, le skipper joue des voiles d’avant bordées « à contre » et du moteur marche avant-marche arrière pour se laisser dériver et revenir tout doucement en crabe vers l’homme à la mer que d’une main sûr, Inès la cheffe de quart agrippe avec la gaffe sur tribord, du premier coup.

La séquence à duré moins de dix minutes au total tant elle a été prompte, aidée par une météo ô combien favorable il faut bien le dire. Et passée l’émotion des premiers instants, chacun peut se congratuler une fois la manoeuvre terminée.

Ce qui relève du 1er avril, en revanche, c’est la série de poissons dont chacun à bord s’est trouvé affublé, poisson assorti à son porteur… Où comment mettre un peu de facétie en ce jour particulier…

Lundi 26 mars 2018 en fin de matinée, une fois les formalités terminées, Fleur de Passion quitte Batam et le triste spectacle de ses plages souillées et s’engage cap au sud-est dans le détroit de Riau qui la sépare de Bintan, à l’est. Direction Jakarta, à plus 600 milles nautiques. Yankee, trinquette et artimon hissées. Lente glissade par beau temps à travers un archipel des Riau encore très fréquenté par le trafic maritime, quoique par de plus petites unités.

Dans l’après-midi, profitant d’une mer très calme, l’équipage procède à un nouvel échantillonnage d’eau de mer dans le cadre du programme Micromégas sur les micro-plastiques, le 149e, mais celui-ci tourne court: la chaussette mal fixée au bout du « manta trawl » se perd en mer…

Mardi 27 mars, l’expédition franchit l’Equateur pour la troisième (et avant-dernière) fois depuis le départ de Séville trois ans plus tôt. La première était au large du Brésil en 2015, la deuxième en Indonésie déjà, lors de l’arrivée depuis l’est et la Papouasie-Nouvelle Guinée, en novembre 2017. La prochaine et dernière fois sera en 2019 lors de la remontée de l’Atlantique depuis l’Afrique du Sud. Certains des passagers du bord se plient à la coutume et quelques touffes de cheveu sont offertes en offrande à Neptune selon la coutume lorsqu’on change d’hémisphère…

La météo a complètement changé lorsque le bateau effectue un premier mouillage à l’extrémité sud-est de l’île Lingga, près d’un petit îlot habité, Pasir Panjang, mais sur lesquels on ne distingue aucune présence: il pleut toute la journée, un vrai crachin breton mais qui apporte un peu de fraicheur après une première journée de navigation qui avait vite fait de transformer le pont en poêle à frire aux heures les plus chaudes. Et il pleut encore une partie de la nuit tandis que nous reprenons notre descente vers le sud.

Le matin du mercredi 28 mars apporte un peu de répit lorsque Fleur de Passion mouille à proximité de île Pekacang, l’une des sept d’un groupe d’îles et îlots portant le nom de… « sept îles » (Pulau-Pulau Tuju). L’îlot est habité par des pêcheurs plutôt sur leur quant à soi devant l’arrivée de quelques blancs qui profitent d’un temps ensoleillé pour arpenter la plage. Et y constater que la « norme » a cours ici aussi comme sur toutes les plages du monde: l’accumulation de déchets plastiques y est désolante. En fin de journée, nous procédons à un enregistrement manuel dans le cadre du programme 20’000 sons sous les mers.

Dans la nuit de mercredi à jeudi 29 mars, le vent se lève, jusqu’à 30 noeuds, et Fleur de Passion commence à chasser dangereusement sur son ancre. Heureusement l’équipage veille au grain et très rapidement, le signal du départ est donné, qui était normalement prévu au matin. Les quarts de nuit se relayent par une mer légèrement formée mais qui se calme progressivement, ainsi que le vent, jusqu’à offrir le spectacle d’une mer d’huile, littéralement. Pas d’autre choix alors que de naviguer au moteur.

Depuis Pulau-Pulau Tuju, la question s’était posée de savoir si nous contournerions la grande île de Bangka par l’est et le large ou par l’ouest à travers le détroit qui la sépare de Sumatra. Les cartes marines du bord ont vite donné la réponse: à l’est, une vaste zone de plusieurs dizaines de miles nautiques est indiquée comme « uncharted coral heads », soit pleine de récifs de coraux non cartographiés. Dans ces conditions, s’y aventurer relèverait de l’inconscience absolue et c’est donc par le détroit de Bangka que Fleur de Passion poursuit sa descente le long de la côte de Sumatra.

Sur une mer étale, au fur et à mesure que le bateau s’engage dans le détroit, une ligne de couleur au loin met l’équipage sur le qui-vive: assez peu distincte même aux jumelles, elle semble indiquer la présence d’un récif corallien qui n’est pourtant pas indiqué sur la carte. Prudence, ralentissement et observation: il s’agit en réalité d’une immense trainée d’une étrange écume rousse que le bateau longe un long moment avant de la franchir pour poursuivre sa route. Ici, l’eau a complètement changé de couleur et l’étrave du bateau fend une mer ocre.

Dans la nuit du 29 au 30, de violents orages s’abattent de parts et d’autres au loin sur les reliefs de Sumatra à tribord et sur l’île de Bangka à bâbord, tandis qu’au raz de l’eau des plateformes pétrolières participent à cette illumination nocturne. L’air est d’une touffeur moite même au plus sobre de la nuit, tout juste rafraîchie lorsqu’un trop court grain arrose le pont.

Au terme d’une nouvelle journée puis nuit de navigation, c’est l’arrivée samedi 31 mars aux îles Seribu, mot à mot les « mille îles » même si elles ne sont qu’un peu plus de cent, situées à quelque 80 milles nautiques au nord de Jakarta.

Dimanche 25 mars 2018 sur Batam, nous profitons des démarches d’entrée en Indonésie pour faire quelques pas sur l’île le long du chemin côtier depuis Nongsa Point marina, où le voilier est amarré. Batam fait figure de prolongement de Singapour, on y vient pour le weekend d’un rapide coup de ferry, profiter d’une ambiance balnéaire toute relative tant le spectacle des super-tankers croisant au large laisse quand même un peu songeur. Arrivés jusqu’à un imposant complexe hôtelier les pieds dans l’eau, l’ambiance balnéaire en question vire au cauchemar. Rochers noirs de pétrole, noires nappes luisantes flottant à la surface de l’eau, pieds vite couverts d’hydrocarbure pour qui s’aventure sur la plage où des téméraires peuvent malgré tout louer un jet-ski: c’est comme si une mini marée noire s’était déversée sur ce petit coin de côte, aux pieds même du resort et à quelques mètres à peine de touristes faisant trempette dans une piscine heureusement épargnée. Soudain, le spectacle du trafic maritime dans ce qui doit être l’un des endroits les plus fréquentés du globe prend une autre dimension et l’on en vient à se demander si, parmi les milliers de bateaux qui passent au large de Batam chaque année, il ne s’en trouve pas d’indélicats qui dégazent sans scrupule, tout simplement…