news

En ce début avril 2017, le cyclone Debbie qui a dévasté la côte du Queensland empêche notre progression vers le nord. Nous sommes obligés d'attendre des conditions favorables pour naviguer.

Nous larguons finalement les amarres de nuit et abordons bientôt Swain reef dans la matinée du 9 avril. Pas d'îles, de plages ou d'arbres comme je me l'étais imaginé. Le massif de corail se révèle par la couleur turquoise de l'eau. Tout est immergé. Une approche avec le zodiac, le temps de s'équiper et nous basculons enfin dans l'eau.

Nous découvrons émerveillés un jardin d'Eden! Des coraux de toutes les couleurs et de toutes les formes entre lesquels se déplacent des poissons tout aussi incroyables. Un requin passe sous mes palmes. Devant moi, un long serpent de mer gris rentre dans une cavité et en ressort aussitôt pour passer tout près de moi. Et voilà Nemo dans son anémone!

Je dois lutter contre un petit sentiment de désespoir qui me prend soudain. Que puis-je saisir d'une telle beauté, d'une telle complexité, muni de mon simple crayon et de ma petite plaque de PVC sur laquelle je trace mes premières esquisses sous m’eau. Je me concentre, j'accepte mes limites et je me mets au travail. De retour sur le bateau, je suis très fier d'avoir pu saisir quelques images sous-marines, qui prendront vie et couleur par la suite…

Fleur de Passion a pris des allures assez « bestiales » depuis l’arrivée à bord de Pierre Baumgart. A peine ses quartiers pris en vue de sa navigation sur la grande barrière de corail les jours prochains, le dessinateur animalier genevois n’a plus eu d’yeux - et d’oreilles - que pour la foisonnante faune de Brisbane. Pendant les quelques jours qui ont précédé le départ de l’expédition, en pleine ville ou dans ses environs, le huitième dessinateur du programme « Dans le miroir de Magellan » a dessiné tant et tant au point de rassembler dans le grand carnet qui ne le quitte jamais de quoi transformer le voilier en véritable Arche de Noé, tendance australienne.

Déambuler aux côtés de Pierre Baumgart le long des rives de la Brisbane River, dans les rues adjacentes et jusque dans le centre de la ville, sans parler de ce qu’il observe depuis le pont du bateau, est une expérience en soi, une manière tout à fait inattendue de revisiter l’Australie: à travers le prisme animalier - visuel et sonore - d’un connaisseur et d’un amoureux de la nature qui n’a pas son pareil pour voir et entendre tout ce que le pays offre de follement exotique, tout cliché assumé, à commencer par ces ibis blancs et noirs au long bec recourbé qui peuplent la ville comme les pigeons nos métropoles. Il est d’ailleurs interdit de les nourrir eux aussi, avertissent des panneaux…

« Tu entends cet oiseau, le bel accent australien qu’il a? », interpelle-t-il avec malice. « Tu vois l’oeil de cet autre là perché dans l’arbre? » « Rendez-vous à 9h30 en face du bateau au jardin botanique sous l’arbre aux cacatoès », annonce-t-il. Et en effet on l’y retrouve, assis par terre en train de saisir sur le vif les volatiles en plein dépeçage de noix dont les reliquats dégringolent de l’arbre en question…

De Tahiti aux Fidji, en septembre-octobre 2016, le dessinateur valaisan Ambroise Héritier a embarqué presque deux mois à bord de Fleur de Passion. Outre la matière aux illustrations qu’il a commencé à distiller et sur lesquelles il travaille encore, de retour en son atelier sur les hautes de Sion, il en a rapporté ce texte ci-dessous rédigé à bord, au gré d’une navigation en plein Pacifique sud qui l’a mené aux îles Cook, Samoa et Tonga. Une navigation qui fait et défait, selon tout bon usage du monde qu'il faut savoir faire du voyage...

Cela fait maintenant huit jours que l’on navigue,

Huit jours que l’on n’a pas vu âmes qui vivent à 360 degrés à la ronde.

A part « Jean-Edouard », un fou à bec bleu qui a squatté l’arrière du bateau une nuit, et quelques poissons volants qui sont venus se mourir sur le pont, personne à l'horizon.

Le voyage commence petit à petit à nous défaire.

Il nous oblige à aller là où nous n’avons pas l’habitude d’aller.

Au milieu de ce grand nul part bleu, « Fleur de Passion » n’est plus qu’un minuscule point de rien du tout sur la carte.

Le spectacle qui défile sous nos yeux est souvent époustouflant.

On a parfois l’impression de tourner les pages d’un beau livre.

Jour après jour, nuit après nuit, on laisse voguer nos âmes esseulées au gré du vent.

Quelques casseroles que l’on avait pensé laisser à terre suivent encore le bateau à la traine.

Le voyage bouscule, sculpte, érode nos êtres au rythme de la navigation.

Il n’y a plus de fuite possible.

Certains ont payé pour être là , d’autres sont payés pour y être, et d’autres encore sont là contre leur gré.

Si l’horizon est le même pour tout le monde, les questions que nous lui posons nous sont propres.

Chacun a lancé sa bouteille à la mer.

S’écoulent alors des journées miroir où les expériences de chacun font à des degrés divers, écho à nos parcours individuels.

Comme une éponge, j’essaie d’absorber les bribes d’histoires qui se dessinent au fil de la navigation.

Quelques pauvres croquis à l’arrache,

des lignes sur un cahier,

un carnet de bord,

et des centaines de photos au compteur.

Je revivrai ces instants volés, au retour, sur les pages blanches de ma table à dessin, dans mon atelier.

Cela fait maintenant huit jours que l’on vit au rythme des quarts.

La monotonie berce les esprits,

Les corps s’épuisent,

La mélancolie s’amuse des cœurs,

Les êtres se cherchent,

On est le 18 septembre, le soleil est haut, l’océan... bleu cobalt.

Sur le pont, égaré, un poisson volant se meure.