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Tandis qu’en ce mois de septembre 2016, Fleur de Passion fait route vers l’Australie, l’exploitation des enregistrements sous-marins effectués dans le cadre du programme 20’000 sons sous les mers lors de la première moitié de la traversée du Pacifique, du Chili à Tahiti d’avril à juin, se poursuit dans les locaux du Laboratoire d’Applications Bioacoustiques de l’Université Polytechnique de Catalogne à Barcelone.

Ainsi, dans les deux séquences ci-dessous, enregistrées respectivement le 11 avril 2016 à l’approche de Conception au Chili (position: 37°04'42.2"S 74°43'17.4"W) et le 25 avril 2016 au nord-ouest de l’île Robinson (position: 29°58'47.6"S 82°29'56.0"W), on peut entendre les sifflets et les cliquetis vraisemblablement produits par des dauphins-pilotes (Globicephala macrorhynchus / G. melas), une espèce appartenant à la famille des globicéphales mais que l’équipage du voilier n’a pas pu observer.

Son dauphins-pilotes 11 avril 2016_Chili large Conception

Son dauphins-pilotes 25 avril 2016_Nord-Ouest de Robinson

Samedi 9 juillet après-midi, Fleur de Passion vient d’arriver dans les îles Australs, au sud de Tahiti, et l’équipage décide de mouiller dans la passe de Taapuna pour y passer le weekend. Le cadre est joli, le franchissement de la passe n’a pas posé de problème et on trouve un endroit tranquille pour mouiller. Il y a une marina proche ainsi qu’un petit village sur la côté. On passe la nuit et au réveil dimanche matin, on commence à observer une activité humaine beaucoup plus importante que la veille. A mesure que le jour avance, de plus en plus de bateaux font leur apparition. On compte bientôt entre 20 et 30 bateaux mouillés, certains avec de la musique à fond, auxquels s’ajoutent des jetsky, des bateaux de wake board, des embarcations de plongée, des zodiacs, des bateaux d’excursion, etc..), le tout produisant un bruit assourdissant qui devient vite insupportable pour nous.

Dans le cadre du programme 20’000 sons sous les mers, on décide alors de mettre l’hydrophone à l’eau pour enregistrer le bruit que toute cette activités humaine produit et poursuivre ainsi le travail de cartographie de la pollution sonore des océans. L’hydrophone reste ainsi à l’eau à enregistrer les sons pendant toute la journée de dimanche et toute la nuit. Au matin suivant, quand on se réveille, quelle n’est pas notre surprise de découvrir autour de Fleur de Passion, au même endroit où, le jour précédent, tant d’embarcations avaient produit tant de bruit, de très nombreux dauphins à long bec: un groupe de 30 à 40 individus évolue en effet tranquillement dans la passe de Taapuna. Les dauphins à long bec (Stenella langirostris langirostris) sont des dauphins sédentaires qui résident dans une même zone. Chaque après-midi, ils commencent à être plus actif, ils sortent hors du lagon et quand le nuit arrive, ils gagnent le large pour y chasser avant de revenir vers la côte au matin et se reposer dans le lagon de leur longue nuit en mer. En parlant avec des habitants de l’île, nous apprendrons en effet que Taapuna est un endroit très fréquenté par les dauphins.

Mais à mesure que la matinée avance, des bateaux commencent à arriver, certains pour permettre à leurs passager d’observer les dauphins. L’hydrophone est toujours en position et capte ainsi la superposition des bruits des embarcations avec les sons produits par les cétacés pour communiquer entre eux. Les dauphins, et tous les autres cétacés d’ailleurs, utilisent les ondes sonores pour communiquer, pour reconnaître leur environnement, pour se positionner. S’il y a trop de bruit, les dauphins n’arrivent tout simplement plus à communiquer et à mener leurs activités pourtant vitales telles que la chasse en groupe, l’identification d’un partenaire et la reproduction, etc.

Là, sous nos yeux et « sous nos oreilles », nous voilà témoins en direct d’un exemple flagrant de la problématique de la pollution sonore des océans: un endroit comme Taapuna, très fréquenté par les dauphins pour se reposer pendant une partie de la journée, l’est également par les humains pour y mener des activités produisant beaucoup de bruit et impactant très fortement l’écosystème marine. Pour s’en rendre compte, rien de tel que de « plonger vos oreilles » dans la passe de Taapuna et d’imaginer ce que vivent les dauphins du lieu.

Dans les jardins du « Musée des îles » de Tahiti, à quelques kilomètres de la capitale Papeete, un petit arbre anodin passe totalement inaperçu aux yeux des quidams. D’autant plus inaperçu qu’il est un peu souffreteux ces temps... La faute paraît-il à une mouche qui sévit depuis peu en Polynésie et menace l’espèce. Il s’agit pourtant d’un arbre au nom évocateur: l’arbre à baleines! Non pas qu’il en porte, du « haut » de ses même pas deux mètres. Ni même des baleineaux. Mais voilà une de ces coïncidences de la nature qui fait rêver: quand les baleines à bosses remontent des eaux antarctiques et atteignent les eaux délicieusement chaudes de la Polynésie pour y mettre bas et se reproduire, vers le mois de juillet-août, de son nom savant Erythrina tahitensis, l’arbre à baleines perd ses feuilles et fleurit de spectaculaires fleurs jaune-orangé! Et quand les baleines repartent en fin d’année vers les latitudes australes, les fleurs tombent et l’arbre retrouve son feuillage.

En ce mois de juin, l’arbre avait toutes ses feuilles et il n’est donc pas étonnant que lors de ses premières navigations dans les îles australes, Fleur de Passion n’ait pas croisé de baleines à bosses. Il conviendra donc de guetter leur arrivée et c’est ainsi le prochain équipage, courant août, qui aura l’honneur d’en rencontrer. La mission aura entre temps pris du volume. Car il ne s’agit plus simplement d’enregistrer leur chant dans le cadre du programme 20’000 sons sous les mers, mais aussi de mener toute une palette d’autres activités en partenariat notamment avec le chercheur Michael Pool, l’un des spécialistes des baleines basé en Polynésie française depuis des décennies: observation et prise de photo de leurs nageoires à des fins d’identification; et prélèvement d’échantillons de peau morte qui flottent à la surface après que les baleines ont sauté et frappé la surface de tout leur poids en retombant, de manière également à mener des études sur les populations et leur génétique.

Parmi les nombreux autres partenaires académiques et associatifs avec lesquels elle collabore en Polynésie française depuis son arrivée, The Ocean Mapping Expedition s’est également rapprochée de l’association Mata Tohora (littéralement « l’oeil de la baleine », www.matatohora.com), qui oeuvre à la préservation des mammifères marins de Polynésie. Sur l’île de Rurutu, dans les Australes, une petite équipe formée entre autre de Yaiza, la scientifique du bord, Tevai, le représentant local de Mata Tohora, et de Matahi, le cameraman du bord, a ainsi monté une petite « expédition dans l’expédition » destinée à aller plus au large capter le chant des baleines à bosses. Mais peine perdue. A Tahiti, l’arbre a baleines disait juste et l’équipe est rentrée bredouille. Ou presque. A défaut de baleine à bosses, c’est une femelle rorqual commun et son jeune baleineau qui ont souhaité la bienvenue à l’expédition en s’approchant tout près du zodiac. Le rorqual a une fréquence de chant très basse qui rend celui-ci quasiment inaudible pour l’oreille humaine. Mais grâce à l’hydrophobe portatif, il a été possible de l’enregistrer. Un bon présage pour la suite de l’expédition dans la région.